2007/10/23

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Après avoir refermé l'ouvrage de François Dosse, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée, l'on acquiert la conviction que cette synthèse d'à peu près tous les faits et sources un tant soit peu pertinents sur le sujet est amenée à devenir une référence en la matière, tout comme le furent en leur temps le Foucault de Didier Eribon, ou le Lacan d'Elizabeth Roudinesco, même si aucun, bien évidemment, ne fait preuve de neutralité. Se dessine plutôt en creux un parti-pris déterminé, et parfois même codé, au sein des diverses querelles de chapelles et de clochers.


On pourra toutefois déplorer çà et là quelques erreurs matérielles dont, en particulier, page 470, l'attribution fautive de La Grande Bouffe à Bertolucci.







Entretien avec François Dosse

Par Eric Aeschimann à Libération (20.09.2007) :


Le fil sous-jacent de votre récit, c'est Mai 68. Contrairement à la thèse de Ferry et Renault, la «pensée 68» ne se trouve ni chez Lacan, ni chez Foucault, ni chez Althusser, mais chez eux ?

Il y a eu une erreur d'interprétation sur 68. Quel courant de pensée dominait à l'époque? Le structuralisme. Par facilité, on a assimilé les deux. Il est vrai que, dans un premier temps, 68 a assuré le succès et la diffusion dans l'université des grandes figures du structuralisme des années 60 : Lévi-Strauss, Lacan, l'école des Annales, la sémiologie de Roland Barthes. Mais 68 fut tout autre chose: un événement qui a ébranlé les structures institutionnelles. Deleuze et Guattari expriment et incarnent la pensée 68 parce que l'un et l'autre cherchent à penser la notion d'«événement». Chacun y est venu par son propre chemin. Guattari porte l'expérience du militantisme de l'immédiat après-guerre, du trotskisme, de la lutte contre la guerre d'Algérie, des nouvelles pratiques psychiatriques des années 50, en particulier la psychothérapie institutionnelle, qui consiste à faire mieux fonctionner l'institution en évitant toute forme de bureaucratisation et donc en instillant en son sein une sorte de révolution permanente, un réformisme radical. Ce bouillonnement, qui établit un lien entre le politique et le désir, a été un puissant facteur de préparation à 68.

Et Deleuze ? Etait-il lui aussi programmé pour être le penseur de l'«événement»?

Sa grande référence littéraire était le poète Joe Bousquet, blessé en 1918 et qui a passé sa vie dans une chambre en théorisant l'idée que l'événement attend chacun de nous et que l'important est d'en être digne. Dès ses premiers travaux, sur Spinoza, Bergson ou Nietzsche - dont il a activement contribué à montrer qu'il n'était pas le réactionnaire que certains disaient - Deleuze s'est distingué par une philosophie de la vie, une philosophie essentiellement vitaliste. Pour Deleuze, le désir est d'emblée la puissance d'être, le «conatus» de Spinoza, le sujet comme volonté. Sa philosophie cherche à se donner de l'air, à se saisir du corps. Or, justement, après deux décennies à écrire sur les grands philosophes, lorsqu'il rencontre Guattari en 1969, Deleuze sort d'une grave opération au cours de laquelle on lui a enlevé un poumon. Son corps lui fait faux bond, il a besoin d'air au sens propre et l'on peut dire qu'il en trouvera avec Guattari.