2008/02/28

«Les analyses de Deleuze et Guattari éclairent les problèmes de notre monde contemporain»



A l'occasion de la sortie de son livre «Gilles Deleuze et Félix Guattari, biographie croisée», l'historien François Dosse, a répondu aux questions des internautes de Libération.
LIBERATION.FR : jeudi 20 septembre 2007
Novice: Nicolas Sarkozy proposait de liquider l'héritage de mai 68, qu'en pensez-vous?
François Dosse: Ce que j'en pense est très clair, et le livre «Gilles Deleuze et Félix Guattari, biographie croisée» (1) me semblait une réponse. Dans la mesure où l'on peut mesurer la richesse, la fécondité, et l'actualité d'une pensée que l'on peut qualifier de «vraie pensée 68».

Novice: Ces deux philosophes, figures de 68, ont-ils encore aujourd'hui leur place sur la scène philosophique?
Oui, certains pourraient tenter de les enfermer dans la cage de 68, ou les considérer comme des poissons dans les seules années 60. En fait, il y a une étonnante actualité de nombre de leurs concepts, de nombre de leurs analyses, qui sont tout à fait éclairantes des problèmes de notre monde contemporain. Et notamment, pour analyser les phénomènes de mondialisation, de flux, d'urbanisme et penser le sujet connecté aux nouvelles technologies de l'intelligence.

Simon: Quels sont les rapports de Deleuze-Guattari avec la politique? Que peuvent-ils apporter à la réflexion aujourd'hui (les alters, la décroissance, les sans-papiers)?
On peut en effet dire que le rapport au politique de Deleuze et Guattari est extrêmement fort. Guattari a été tout de suite, dès la libération, un militant très actif, très créatif. On peut voir au travers de leurs thèses, à l'un et à l'autre, ce qu'on pourrait qualifier de micro politique.
Par exemple, ils s'interrogent sur les modes de subjectivation, à partir des phénomènes de déterritorisation, ce qui peut valoir, aujourd'hui pour des immigrés, des sans-papiers, des sans-domiciles fixes. Ils pensent ce phénomène de déterritorisation en liaison avec des phénomènes de reterritorisation, ce qui nous permet aujourd'hui de repenser de manière non nostalgique, non rétrograde, des questions comme celle de l'identité sociale, et d'une politique intégrant ces problèmes sociaux.

Teddy: Ils ont travaillé très longtemps ensemble, quels étaient leurs rapports?
D'abord c'était des rapports d'amitié. Une amitié qui rejoint l'étymologie même du terme philosophique. Cette amitié n'était cependant pas une amitié fusionnelle, d'ailleurs ils se vouvoyaient. Ils respectaient scrupuleusement leurs différences. Or, ils étaient très différents. Non seulement parce que l'un était philosophe et l'autre psychanalyste, mais tout les opposait sur le plan de leur caractère, de leur comportement. L'un aimait les foules, les bandes, Guattari. L'autre était plutôt un solitaire, Deleuze, aimant le calme. L'un aimait les voyages, Guattari. L'autre se qualifiait lui-même de voyageur immobile, Deleuze. L'un aimait la lenteur de la gestion de la pensée, Deleuze. Lorsque l'autre, Guattari, était dans la suractivité. Là où ils forment un couple intellectuel, unique, exceptionnel, c'est qu'ils ont mis ces différences au travail. Ils ont théorisé cela, en reprenant la métaphore de Marcel Proust, sur le mariage de la guêpe et de l'orchidée et donc de cette union, contre nature entre l'animal et le végétal.

Lucien: Quels rapports avait Oury à la fin de la vie de Guattari?
Les rapports Félix Guattari et Jean Oury ont été extrêmement forts, tout de suite, dès le début des années 1950. Au point que Jean Oury a joué quasiment un rôle paternel, et a fortement contribué, orienté Félix Guattari vers la psychiatrie. Puis, ils ont ensemble dirigé la clinique de La Borde, dans une espèce de diarchie. Cela n'a pas été sans faire de vagues. Guattari a été sensibilisé par les thèses antipsychiatriques, alors que Oury les rejette violemment. Autre litige entre eux: Guattari a dû se consacrer à son travail avec Deleuze, à partir de 1969, ce qui le désinvesti de son activité à La Borde. au grand déplaisir de Oury. Mais ce qu'on peut dire, c'est que sur la fin de la période, dans la fin des années 80 et le début 90, jusqu'à sa disparition en 92, on peut parler d'un rapprochement effectif entre Guattari et Oury.

Elias: Avez-vous rencontré Gilles Deleuze et Félix Guattari, de leur vivant pour écrire cette biographie croisée?
Non, j'aurais pu rencontrer au moins Gilles Deleuze, puisque j'ai fait mes études universitaires à Vincennes, mais dans le département d'Histoire. Il m'est arrivé de suivre des cours de philosophie, dont l'extraordinaire cour de François Chatelet, grand ami de Deleuze, mais je n'ai pas eu la chance de suivre les cours de Deleuze. J'indique en passant, qu'il existe de magnifiques archives. Ces cours ont été intégralement enregistré par un étudiant japonais, de 1979 à son dernier cour de 1987. Les cassettes ont été déposées et sont consultables à la BNF.

Rhizome: Et le merveilleux Abécédaire de Gilles Deleuze, existe-t-il en DVD?
Je suis tout à fait d'accord sur le qualificatif de merveilleux. Il est en effet maintenant disponible en DVD, distribué par les éditions Montparnasse, et visible par un public qui n'est pas spécialement un public spécialisé. On voit bien avec l'Abécédaire, durant ces quelques huit heures de projection, à quel point la philosophie de Deleuze et Guattari est une philosophie de la vie.

F: Avec l'Anti Oedipe, Deleuze et Guattari ont remis en question le cadre étroit que propose la psychanalyse avec la triade «papa, maman et moi», pour replacer l'individu et son héritage psychique dans un contexte plus large. Qu'en reste-t-il aujourd'hui, sur les divans... ou ailleurs ?
Effectivement, c'est un de leurs grands projets, et notamment de l'Anti Oedipe (2). C'est-à-dire de sortir du familiarisme et de cette relation triangulaire, entre «papa, maman et moi». On ne peut pas dire qu'ils aient réussi à changer la pratique psychanalytique en France. Par contre, leurs propositions de schyzo-analyse ont eu un réel impact sous d'autres latitudes et je pense en particulier en Amérique latine, au Brésil, au Chili, où la schyzo-analyse est extrêmement importante. Il est sûr que la question de la connexion de l'approche freudienne avec la société environnante reste encore un chantier ouvert.

Rhizome: Un mot des rapports de Félix Guattari avec le mouvement des Auberges de jeunesse et Gérard Spitzer?
Félix Guattari a baigné dans l'immédiat après-guerre dans ce mouvement des Auberges de Jeunesse. C'est là qu'il noue des liens très forts avec le frère de Jean Oury, Fernand Oury, qui est bien connu pour être un des grands théoriciens de la pédagogie institutionnelle. C'est aussi dans ces caravanes organisées par les Auberges de jeunesse qu'il va se lier d'amitié avec le «groupe jeune» de la grande entreprise Hispano-Suiza, de la Garenne Colombes. Ce groupe va jouer un rôle important d'opposition aux appareils, et donner une composante ouvrière au mouvement de 68, antibureaucratique.

Adèle: Comment êtes-vous passé, parcours surprenant, de Ricoeur, à l'intérêt pour le projet de Deleuze-Guattari?
D'abord entre Ricoeur d'un côté, et Deleuze-Guattari de l'autre, il y a quelqu'un qui a retenu mon attention et à qui j'ai consacré une biographie, c'est Michel de Certeau. Les points communs sont de l'ordre de ce qui m'occupe en tant qu'historien, qui est de construire par touche, une histoire intellectuelle, de la France de l'après-guerre. De plus, ce qui est commun à Ricoeur, à Certeau, à Deleuze, à Guattari, c'est que pour eux tous quelle que soit la différence de leur positionnement, c'est qu'ils se sont laissés interpellés par ce que Certeau appelait «une rupture instauratrice» et qui a été mai 68.

Adele: Vous aviez rencontré François Zourabichvili, lecteur pointu de Deleuze, hélas récemment disparu. Quel souvenir en gardez-vous ?
Un souvenir très ému. C'était pour moi un grand deleuzien, et en plus quelqu'un d'extrêmement sympathique qui avait une oeuvre à venir. J'en déplore d'autant plus sa disparition prématurée.

Rhizome: Tous les textes politiques du début de Félix Guattari avaient été repris dans le livre «Psychanalyse et Transversalité» (3). Est-il question de ce concept de transversalité dans votre ouvrage?
Il est tout à fait central. C'est justement ce concept qui permet de rendre fécond le travail commun des deux, Deleuze et Guattari. Et je dirais, pour revenir à ce qu'on a dit au début, l'actualité des concepts de couple intellectuel, vient de ce qu'ils sont sortis des impasses disciplinaires, des cloisonements disciplinaires, mettant en oeuvre, non pas un partage de propriétaires, mais une véritable transversalité dans le sens de la «création de nouveaux concepts».

(1) «Gilles Deleuze et Félix Guattari, biographie croisée», François Dosse, aux éditions la Découverte.
(2) «Capitalisme et schizophrénie. L'anti-Oedipe», Gilles Deleuze, Félix Guattari aux Editions de Minuit.
(3) «Psychanalyse et transversalité, essais d'analyse institutionnelles» Félix Guattari, aux éditions la Découverte.




«Les analyses de Deleuze et Guattari éclairent les problèmes de notre monde contemporain»: "Les analyses de Deleuze et Guattari éclairent les problèmes de notre monde contemporain»"GUATTARI F., Les années d’hiver 1980 - 1985, Barrault, Paris 1986.