2009/03/30

Dieu gît dans les détails-Via Critiq ue Libres

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Dieu gît dans les détails

de Marie Depussé

Catégorie(s) : Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

critiqué par Henri CACHIA, le 10 mars 2009
(LILLE, Inscrit le 22 octobre 2008, 56 ans)


Résistances à tous les étages

« Dieu gît dans les détails », avec comme sous-titre « La Borde, un asile », est le récit de Marie Depussé, prof de littérature à l'université Paris VII, et auteur de nombreux livres, tous azimuts, comme « Conversations sur la folie avec Jean Oury », le fondateur du château de La Borde, ou sur Beckett, son auteur de théâtre préféré.

Alors tout ça est une sacrée histoire. Elle nous dit dès le « commencement » de son livre, être arrivée à La Borde alors qu'elle avait vingt ans. Et y vit toujours... Mais avec un « statut particulier ». Tout en nous racontant la vie quotidienne dans cette clinique psychiatrique, elle nous raconte que son père lui a construit une « cabane », en bordure du Parc. Mais faut voir la « cabane »! Un vrai petit chalet tout confort! Elle laissera planer le doute sur cette situation atypique.


Mais faut que je vous explique, pour ceux qui ne connaissent pas le château de La Borde et son histoire. Tout d'abord, autant dire que c'est « un château qui a l'air de se foutre d'être un château ». Et ça va très bien avec son histoire.

Dans les années 40, vous avez sûrement entendu parler des 40000 morts dans les H.P. de France, tout simplement parce qu'on avait décidé de ne plus les approvisionner. Dans le loir et cher, à Saint-Alban, il n'y a eu aucun mort, parce qu'à l'époque il était dirigé par Lucien Bonnaffé, un psychiatre communiste, et avec les habitants du village s'était organisée une résistance anti-nazie et une organisation communautaire. Il est rejoint deux années plus tard par Tosquelles, un autre psychiatre fuyant le franquisme. Puis quelques années plus tard encore par Jean Oury. A partir de ce moment-là, un foisonnement d'idées va déboucher sur ce qu'on appellera dorénavant la « psychothérapie institutionnelle ».


Dès 1953, Jean Oury achète une ruine de château, celui de La Borde à Cour-Cheverny, pour une bouchée de pain, et tout le monde se mettra à travailler dur pour retaper ce lieu : fous, infirmiers, médecins. Très vite, son ami de toujours, Félix Guattari le rejoindra, et à sa suite Gilles Deleuze, ainsi que d'autres intellectuels comme Paul Eluard. C'est alors une ébullition d'échanges d'idées, qui aboutira à une vie communautaire, sans précédent, puisqu'aujourd'hui encore, tout se décide par réunions et commissions comprenant à la fois des pensionnaires, des moniteurs (psychologues, infirmières, éducateurs), des médecins. A noter qu'aucun mur ne ceinture la propriété de La Borde, et que la libre circulation est de mise dans cet établissement.


Dans les années cinquante et soixante, bien avant 68, beaucoup d'intellectuels passent par là, comme Françoise Dolto qui inaugurera la halte garderie du personnel (à La Borde, les fous ne font pas peur), et Jacques Lacan, le compagnon de route de Jean Oury (avec qui il fera sa psychanalyse), le soutiendra dans sa démarche. Actuellement, bien que certains H.P. revendiquent exercer la psychothérapie institutionnelle, aucun, en fait, va aussi loin que La Borde qui pratique une approche à la fois lacanienne et libertaire.


« Il y avait le château. C'est mieux un château, qu'une maison de banlieue, tellement plus fort, contre le temps, veloutant de son ancienneté la misère des heures, offrant ses hautes fenêtres, ses balcons de pierre, au paysage, afin de le recueillir sans le domestiquer. Et puis ce château-là avait un côté négligé, l'air de se foutre d'être un château : il était un peu sale. Les rhododendrons du parc étaient des arbres sombres, immenses, jamais taillés. Et dans cet abandon la vie d'êtres abandonnés pouvait se faire une place, dans l'ombre de ces arbres qui,

inventés par des jardiniers, étaient devenus immenses, insolents et sauvages.
J'essaie de rassembler le faisceau d'évidences qui me fit poser mes bagages, dans la lumière de l'été.
Il y avait autre chose. Tout de suite, les fous me reposèrent. Je sus qu'ils se battaient en première ligne, pour moi. »