2013/05/08

Les schizoanalyses

CHIMERES 1
Les schizoanalyses
J’avais besoin de votre assistance pour me clarifier les idées.
Je me suis aperçu – cela fait d’ailleurs partie de ce que je voudrais
aborder ici – que, dans certaines situations, il n’était pas
possible de procéder à une telle clarification sans le secours
d’un agencement collectif d’énonciation. Sinon, les idées
vous tombent des mains ! Depuis déjà pas mal de temps,
j’étais à la recherche d’un polygône de sustentation pour circonscrire
ce qui traîne dans ma tête. Je ne sais si, à nous tous
ici, nous constituerons un tel polygône. On verra bien ! Nous
avions commencé de le mettre en place, Mony Elkaim et moi,
au cours de discussions antérieures ; seulement c’était de
façon épisodique, toujours « à la sauvette », dans les coulisses
de congrès et de rencontres, où j’étais amené à discuter ses
références systémistes en thérapie familiale. Mais, jusqu’à
présent, nous ne nous étions jamais vraiment donné les
moyens de raccrocher ces réflexions au travail critique que
j’ai mené par ailleurs, avec Gilles Deleuze, sur la théorie et la
pratique psychanalytique.
Ce que je propose aujourd’hui, après un certain déblayage,
une certaine « tabula rasa », c’est de dégager ce qui pourrait
encore tenir debout dans les décombres psychanalytiques et
qui mériterait d’être repensé à partir d’autres échafaudages
théoriques – si possible moins réductionnistes que ceux des
freudiens et des lacaniens.

2

Je souhaite évidemment que ce séminaire permette les débats
les plus larges, les plus ouverts. Mais je dois vous avertir
d’emblée que mes positions seront quelquefois difficilement
« discutables ». Non pas que je prétende les imposer ! Mais
elles s’aventureront sur un terrain, disons, solitaire, où il me
sera peut-être un peu difficile de me faire entendre de façon
exhaustive. Il va de soi qu’il ne saurait s’agir ici ni de pédagogie
ni de confrontation scientifique, mais uniquement d’un
support pour le travail de chacun, d’un agencement d’énonciation
qui devrait permettre, si tout va bien, d’amplifier nos
processus respectifs d’élucidation. Avec l’espoir que ceux-ci
seront l’objet, en cours de route, d’intersections, de recoupements
qui leur permettront de se développer en rhizome.
Ce séminaire sur « les schizoanalyses » ne trouvera donc son
propre régime que s’il se met à fonctionner lui-même sur un
niveau que je qualifierais de « méta-modélisation ».
Autrement dit, s’il nous permet de mieux cerner nos propres
agencements d’énonciation – mais il vaudrait mieux dire : les
agencements d’énonciation auxquels nous sommes adjacents.
À ce propos je tiens à répéter que je n’ai jamais conçu la schizoanalyse
comme une nouvelle spécialité, qui serait appelée
à se mettre sur les rangs du domaine psy. Ses ambitions
devraient être, selon moi, à la fois plus modestes et plus
grandes. Plus modestes parce que, si elle doit exister un jour,
c’est qu’elle existe déjà un peu partout, de façon embryonnaire,
sous diverses modalités, et qu’elle n’a nul besoin d’une
fondation institutionnelle en bonne et due forme. Plus grande,
dans la mesure où elle a vocation, selon moi, de devenir une
discipline de lecture des autres systèmes de modélisation. Pas
à titre de modèle général : mais comme instrument de déchiffrement
des pragmatiques de modélisation dans divers
domaines. On pourrait m’objecter que la limite entre un
modèle et un méta-modèle ne se présente pas toujours comme
une frontière stable. Et, qu’en un sens, la subjectivité est toujours
plus ou moins activité de méta-modélisation (dans la
perspective proposée ici : transfert de modélisation, passages
transversaux entre des machines abstraites et des territoires
existentiels). L’essentiel devient alors un déplacement de
l’accent analytique qui consiste à la faire dériver des systèmes

d’énoncé et des structures subjectives préformées vers des
agencements d’énonciation capables de forger de nouvelles
coordonnées de lecture et de « mettre en existence » des représentations
et des propositions inédites.
La schizoanalyse sera donc essentiellement excentrée par rapport
aux pratiques psy professionnalisées, avec leurs corporations,
sociétés, écoles, initiations didactiques, « passe », etc.
Sa définition provisoire pourrait être : l’analyse de l’incidence
des agencements d’énonciation sur les productions sémiotiques
et subjectives, dans un contexte problématique donné.
Je reviendrai sur ces notions de « contexte problématique »,
de scène et de « mise en existence ». Je me contenterai, pour
l’instant, de signaler qu’elles peuvent se référer à des choses
aussi diverses qu’un tableau clinique, un fantasme inconscient,
une fantaisie diurne, une production esthétique, un fait micropolitique…
Ce qui compte ici c’est l’idée d’un agencement
d’énonciation et d’une circonscription existentielle, qui impliquent
le déploiement de références intrinsèques – on dira aussi
d’un processus d’auto-organisation ou de singularisation.
Pourquoi ce retour, comme un leitmotiv, aux agencements
d’énonciation ? Pour éviter de s’embourber, autant que faire
se peut, dans le concept d’« Inconscient ». Pour ne pas réduire
les faits de subjectivité à des pulsions, des affects, des instances
intra-subjectives et des relations inter-subjectives. À
l’évidence, ce genre de chose tiendra une place dans les préoccupations
schizoanalytiques, mais seulement à titre de composante
et toujours dans certains cas de figure. On relèvera,
par exemple, qu’il existe des agencements d’énonciation ne
comportant pas de composantes sémiologiques significationnelles,
des agencements qui n’ont pas de composantes
subjectives, d’autres qui n’ont pas de composantes conscientielles…
L’agencement d’énonciation sera amené ainsi à
« excéder » la problématique du sujet individué, de la monade
pensante consciemment délimitée, des facultés de l’âme
(l’entendement, la volonté…), dans leur acception classique.
Il me semble important de souligner d’emblée que l’on aura
toujours affaire à des ensembles, au départ, indifféremment
matériels et/ou sémiotiques, individuels et/ou collectifs, activement
machiniques et/ou passivement fluctuants.



1 Ce n’est pas sans
une certaine perplexité
que je reprends cet
ancien terme
d’« analyseur », que
j’avais introduit dans
les années 60, et qui
fut « récupéré » (ainsi
que « l’analyse
institutionnelle »,
la « transversalité »,
etc.) par le courant
Lourau, Lobrot,
Lapassade,
dans une perspective
beaucoup trop
psycho-sociologique,
à mon goût.











La question deviendra alors celle du statut de ces composantes
d’agencement qui se trouvent ainsi « à cheval », en
interaction, entre des domaines radicalement hétérogènes.
J’avais dit – je ne me souviens plus où – que nous voulions
construire une science où l’on mélangerait des torchons et des
serviettes avec d’autres choses encore plus différentes ; et où
l’on ne pourrait même plus englober les torchons et les serviettes
sous la rubrique générale du linge, mais où l’on serait
préparé à accepter de bonne grâce que les torchons se différencient
dans des devenirs singularisés, assortis d’un cortège
de répercussions contextuelles, où il pourrait être aussi bien
question d’un patron de bar essuyant des verres avec un torchon,
que de militaires lançant un « coup de torchon » sur une
poche de résistance. Dans une perspective psychanalytique
classique, on ne prend en compte ce genre de contextualité
que dans ses incidences signifiantes et jamais en tant que référent
générateur d’effets pragmatiques dans des champs
sociaux institutionnels et matériels donnés. C’est cette micropolitique
du sens qui me paraît devoir être renversée. L’effet
analytique présumé ne réside plus dans une dérivation de
chaînes sémiologiquement interprétables, mais dans une
mutation – a-signifiante – du « contexte d’univers », c’est-àdire
de la constellation des registres de référence mis en cause.
Les agencements collectifs et/ou individuels de l’énonciation
sont alors non seulement des objets de plein droit de l’investigation
analytique mais également des moyens d’accès privilégiés
à ces objets, de sorte que la problématique du
transfert d’énonciation s’instaure en priorité sur celle des imagos
et des structures prétendument constitutives de la subjectivité.
D’une façon contingente, certains agencements sont
mis en position « d’analyseur » (1) des formations de l’inconscient.
Il importe peu que ces analyseurs soient conscients de
leur « mission » ou soient investis par d’autres instances pour
occuper une telle position. Un agencement analytique, dans
ces conditions, peut se dimensionner différemment, selon
qu’il s’incarne :
— sur un individu, par exemple, Freud qui invente la psychanalyse
;
— sur un groupe sociologiquement délimité, par exemple, un
gang de jeunes qui « révèle » les potentialités d’un ghetto ;


 — sur des phénomènes sociaux plus diffus, tels que des mutations
de sensibilité collective ou des mouvements d’opinion
incontrôlés ;
— sur une pratique pré-personnelle, un style, une mutation
créatrice qui engage un individu ou un groupe par devers
lui…
(Tous ces cas de figure et bien d’autres pouvant se combiner
de multiples façons.) Ainsi, la démarche schizoanalytique ne
se limitera jamais à une interprétation de « données » ; elle
portera intérêt, beaucoup plus fondamentalement, au « donnant
», aux agencements qui promeuvent la concaténation des
affects de sens et des effets pragmatiques. N’échappant pas
eux-mêmes à cette plasticité générale des agencements, les
« analyseurs » ne se présentent pas comme des dispositifs préétablis,
ne prétendent jamais s’instituer comme des structures
légitimes d’énonciation – comme c’est le cas avec la curetype
psychanalytique. Non seulement il n’y aura pas de protocole
schizoanalytique normalisé, mais une nouvelle règle fondamentale,
une « règle anti-règle », imposera une constante
remise en question des agencements analyseurs, en fonction
de leurs effets de feed-back sur les données analytiques.
 




Ces feed-back – négatifs, quand ils conduisent à un simple
rééquilibrage de l’agencement et positifs, quand ils engagent
des processus de splitting, voire des catastrophes – constituent
la matière analytique par excellence. Comment un agencement
prend-il le relais d’un autre agencement pour « gérer »
une situation donnée ? Comment un agencement analytique,
ou prétendu tel, peut-il en masquer un autre ? Comment plusieurs
agencements entrent-ils en rapport et qu’en advient-il ?
Comment explorer, dans un contexte en apparence totalement
bloqué, les potentialités de constitution de nouveaux agencements
? Comment « assister », le cas échéant, les rapports de
production, de prolifération, la micro-politique de ces nouveaux
agencements ? Voilà le genre de question que la schizoanalyse
sera amenée à se poser. Ce travail de la subjectivité
– au sens où l’on travaille le fer, ou les gammes du piano, ou
les moments féconds de l’existence dans la « Recherche »
proustienne – est identifié ici à une production de référent, ou,
plus précisément, à une méta-modélisation des rapports
trans-agencement. Loin de coïncider avec ce que l’on entend


 d’ordinaire par subjectivité, il ne se rapporte plus à je ne sais
quelle subtile et ineffable essence d’un sujet en quête d’une
vertigineuse et impossible adéquation avec lui-même, et avec
Dieu pour seul témoin.


 La subjectivité schizoanalytique s’instaure
à l’intersection de flux de signes et de flux machiniques,
au carrefour de faits de sens, de faits matériels et sociaux et,
surtout, de leurs transformations résultant de leurs différentes
modalités d’agencement. Ce sont ces dernières qui lui font
perdre son caractère de territorialité humaine et qui la projettent
vers des processus de singularisation à la fois les plus originels
 

et les plus futuristes – devenirs animaux, végétaux,
cosmos, devenirs immatures, sexe multivalent, devenirs
incorporels… Par cette subjectivité, sans cesser d’être tout à
fait un roseau pensant, l’homme est à présent adjacent à un
roseau « qui pense pour lui », à un phylum machinique qui
l’entraîne bien au-delà de ses possibles antérieurs





...