2016/04/21

Jacques Rancière

Jacques Rancière « La révolution a d’abord été l’œuvre des écrivains »


 Il y a entre le temps de Rousseau et celui de Flaubert un changement dans le tempo du roman. Un roman se devait de multiplier les événements et les rebondissements. Il se met, à l’époque de la Nouvelle Héloïse, au rythme d’existences quelconques auxquelles il n’arrive, sur un temps long, qu’un nombre limité d’événements significatifs. Avec Madame Bovary, il épouse le temps quasi immobile de la vie d’une fille de paysan dans une petite bourgade provinciale et manifeste un autre ordre d’événements : le temps quasi immobile d’une femme qui regarde filer les heures derrière sa fenêtre devient celui d’une existence en révolte contre un destin d’immobilité, d’une femme cherchant désespérément à vivre une autre vie que celle à laquelle sa naissance et sa condition la destinent. Pour en rendre compte, la narration doit changer sa texture, substituer aux grandes connexions de causes et d’effets une succession de microévénements sensibles. C’est cette démocratie littéraire nouvelle que Virginia Woolf systématise en 1922 lorsque, dans son texte sur la fiction moderne, elle dénonce la tyrannie de l’intrigue, l’obligation d’enfermer la vérité de la vie dans le corset d’une histoire. Cette dissolution de l’histoire dans la multitude des événements sensibles a souvent été considérée comme une dérive « élitiste » du roman. Mais elle est bien plutôt la conséquence d’une insurrection inédite : celle des femmes et des hommes du peuple qui refusent le partage entre une élite vouée aux grandes actions ou aux sentiments raffinés et une masse anonyme vouée aux travaux du quotidien.
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